Discours inaugural de M. Darras, maire de Blangy-sur-Bresle, 31/07/1921
Source : Centre culturel, Manoir des Fontaines, Blangy-sur-Bresle
Monsieur le Sous-Préfet,
Permettez-moi, au nom de la Municipalité et du Comité de vous exprimer nos plus vifs remerciements d’avoir bien voulu accepter la Présidence d’Honneur de cete cérémonie. Votre présence ici, Monsieur le Sous-Préfet est considérée comme un témoignage de haute considération pour les familles des Victimes et elle affirme la reconnaissance de la République dont vous êtes le digne représentant.
Je tiens aussi à remercier nos Elus, MM. Bonnetot Sénateur, Lefebvre Conseiller Général, Obron, Conxeiller d’Arrondissement ainsi que tous nos invités lesquels sont venus avec empressement s’associer à nous pour donner à cette manifestation du Souvenir le caractère particulier qu’elle mérite et en rehausser l’éclat.
Mesdames, Messieurs, Mes chers Enfants. Dans cette solennelle circonstance il me revient le périlleux et consolant honneur d’interpréter la pensée qui s’exale de cette magnifique assistance, des autorités et des personnalités qui ont bien voulu apporter aux familles et aux amis de nos Héros, l’hommage de leur symapthie.
Pour traduire aussi fidèlement que possible les impressions que je ressens en raison de cette touchant manifestation, qu’il me soit permis d’évoquer l’Histoire et de tirer quelques déductions.
La désastreuse campagne entreprise en 1870 dans un intérêt purement dynastique nous avait laissé de lourdes charges ; la 3ème République, après avoir loyalement payé les dettes d’un autre régime avait promptement rendu au pays une prospérite croissante qu’il n’a pas maintenu d’elle de maintenir.
Après avoir écarté des provocations telles que Tanger et Agadir, nos Gouvernements avaient poussé la condescendance jusqu’à tenir nos troupes à 10 kilomètres de nos frontières de l’Est. Mais rien ne pouvait retenir la cupidité de l’Impérialisme Boche ; depuis longtemps, il rêvait la ruine de la France, son démembrement ; il rêvait de nouvelles annexions prenant pour de la faiblesse ce qui, de notre part, n’était qu’un désir de Paix. La France, endormie en quelque sorte dans une dangereuse imprévoyance, et une trompeuse sécurité, ne voyait pas que de l’autre côté du Rhin, l’ennemi veillait, tenait sa poudre sèche et son épée aiguisée.
L’Allemagne, unie et disciplinée sous la main de fer de son César Germanique forgeait ses lourds canons, armait ses gigantesques navires afin de conquérir l’opulence de nos cités et la fertilité de nos campagnes, cependant que nous nous livrions à des discordes intestines.
Août 1914 ! C’est le coup de tonnerre qui ébranle le monde. C’est la petite et fidèle Belgique violée et broyée sous la botte du géant ; demain ce sera peut-être la puissante marine du Kaiser jetant ses hordes teutonnes sur nos côtes normandes et ravageant nos contrées ; ce sera peut-être Paris pris entre deux feux.
Déjà c’est le débordement des légions ennemies déferlant comment un torrent dévastateur à travers nos plaines de Flandres et de Champagne ne trouvant en face d’elles qu’une armée sans canons, mal équipée, mal outillée.
L’angoisse est grande et l’ennemi s’avance à grands pas ; il excompte la Victoire toute prochaine ; la presse allemande annonce les prétentions du vainqueur ; elle cite le chiffre des milliards à verser, les départements à incorporer à l’Empire. Mais le barbare agresseur, dans son aveugle confiance n’a pas compté sur la tactique ni sur la vaillance française.
Il avait oublié que le Poilu français incarnait toute la fierté des vieux gaulois, toute la bravoure des Francs de Clovis et de Charles le Martel, toute la grandeur d’âme des paladins de Charlemagne et de Roland, toute la noblesse et la loyauté des Chevaliers de St Louis et de François Ier, toute la rudesse et l’indomptable tenacité des Vieux grognards de l’Empire.
Oui, Mesdames et Messieurs, les barbares n’avaient pas compté que les poilus de la Grande Guerre répondaient magnifiquement à l’idéal de notre race et de nos glorieuses traditions et qu’ils sauraient infliger le démenti le plus formel à ceux qui avaient proclamé que la force prime le droit et que les traités ne sont que des chiffons de papier.
Certes, une campagne de 4 ans et 5 mois ne peut se faire sans imprimer le sceau de la souffrance et de l’immolation ! Rien de grand ne se fait dans le monde sans sacrifices et les sanglantes hécatombes de l’Yser, de la Somme, de la Marne et de Verdun sont le prix du Triomphe de la Justice et du Droit contre la barbarie et l’iniquité. Elles sont le prix de l’Honneur de la France.
Vous les poilus qui vous êtes terrés dans la boue des tranchées, qui avez souffert du froid, de la chaleur, de la faim, de la soif, des privations de toutes sortes, vous qui pendant plus de 4 ans avez multiplié les assauts, subi les bombardements, qui avez tenu jusqu’au bout, vous qui avez souffert davantage pour avoir combattu plus longtemps, vous qui avez été blessés, amputés et dont l’organisme a été affaibli, vous avez enfin entendu sonner l’heure de la délivrance ; vous avez vécu l’inoubliable journée où l’ennemi orgueilleux terrassé par votre résistance et votre héroïsme a capitulé en vous demandant grâce. L’Immortel cri de guerre "On les aura" a été consacré par la Victoire. A vous nos plus sincères remerciements et gardez l’assurance de toute notre reconnaissance.
Vos aînés, les Vétérans de 70, se sont groupés avec vous pour rehausser l’éclat de cette cérémonie, ils trouveront certainement un réconfort à leurs souvenirs de cinquant ans.
Mais hélas ! il y a des absents, trop d’absents !
Pour bouter dehors l’ennemi et l’acculer à une humiliante demande d’armistice, nombre de poilus, Chevaliers du Droit et de la Liberté ont versé leur sang et fait le sacrifice de leur vie. Les uns sont tombés sur le sol de France, d’autres reposent partout où notre glorieux drapeau les a conduits.
Partis pleins d’entrain, ils ne sont points revenus et ils n’ont pu connaître les joies du succès de nos armes.
Ah ! Mes chers Amis, je subis encore la douloureuse impressions que je ressentais lorsqu’un silence angoissant jetait une famille dans l’inquiétude ce n’était pas sans une grande (un mot illisible : peine ? gêne ?) que j’ouvrais les plis militaires qui de temps en temps, mais trop souvent hélas ! transformaient cette inquiétude en triste réalité. Quelle mission cruelle que d’aller porter la fatale nouvelle. Le devoir était bien dur à remplir !
Familles de nos Héros, Pardonnez-moi d’avoir fait cesser vos troublantes inquiétudes en allant vous annoncer le terrible évènement.
C’est pour honorer ces Braves que nous sommes réunis ; c’est pour les glorifier et perpétuer leur mémoire que ce monument a été érigé.
La France Victorieuse, drapée dans l’Emblème de la Nation les couronne des Lauriers de la Victoire. Leurs noms sont gravés dans nos coeurs.
Mesdames, Messieurs, Chers Enfants. Au nom de la Municipalité, au nom du Comité, j’ai l’honneur de remettre aux habitants et plus particulièremnt aux familles des Victimes, le Monument élevé à la Mémoire des Enfants de Blangy tombés au champ d’Honneur et qui s’appellent :
Ici suit la liste des Morts pour la France, par ordre chronologique, de 1914 à 1919, 69 noms. 12 pour 1914, 20 pour 1915, 14 pour 1916, 8 pour 1917, 12 pour 1918 et 3 pour 1919.
Pères, Mères, Epouses, Orphelins, Frères et Soeurs de nos Héros, Séchez vos larmes ; tressaillez de fierté sous vos voiles de deuil en souvenir de ceux qui sont tombés pour la Patrie ; ils ont collaboré dans la Grande Oeuvre de la Victoire et du Salut de la France, leurs noms passent à la postérité et ils rappeleront aux générations futures que si elles sont encore françaises c’est parce que de bons patriotes sont tombés, face à l’ennemi pour conserver intact le patrimoine national.
Chers enfants ! Souvenez-vous de vos aînés ; souvenez-vous que leur dévouement ne doit pas être vain ; puisez dans leur sacrifice la grande leçon du devoir qui s’en dégage.
Apprenez à aimer votre Patrie et soyez prêts à donner aussi votre vie pour la Défendre.
Retenez que le Boche a été vaincu et que blême de rage et de honte il est venu plier son kolossal orgueil devant Foch et ses armées victorieuses. N’oubliez pas qu’il n’est pas mort, qu’il reste uni, qu’il nous regarde et qu’il dissimule encore dans l’ombre la poudre séche et l’épée aiguisée pour prendre sa revanche si nous ne savons pas être forts.
Pour être forts, il faut être unis. Nos glorieux Morts l’ont été pour le sacrifice, soyons le pour la conquête de la Paix.
Leur souvenir nous rapellera à tous que si leur sang a coulé pour donner la paix au monde, cette paix, prix du sacrifice ne doit pas être un vain mot.
Tous les bons patriotes devront par de communs efforts, par de mutuelles concessions, maintenir cette union sacrée gâce à laquelle l’ennemi a été chassé. Elle seule, aidée par une production intensive, un travail opiniatre et un labeur constant peut, au milieu des difficultés financières et économiques qui sont les conséquences du grand cataclysme qu’est la guerre, faire la vie moins dure et préparer à notre pays un avenir digne de lui et digne de l’héroïsme de nos chers Morts en nous rendant une France forte et prospère.
C’est dans ces sentiments que je termine en renouvelant aux familles éprouvées mes vifs sentiments de condoléances et en criant bien fort :
Souvenirs éternels à nos Héros ! Vive la France et ses vaillants Poilus ! Vive la République !