Le Messager Eudois, N° 12 du 10 février 1921.
« Visite des conscrits Tréportais au cimetière »
La tradition semble être que les « conscrits » (jeunes hommes inscrits sur les registres pour faire leur service militaire) se rendent au cimetière et effectuent un discours envers les « Morts pour la France ».
Dans le N° 12 du 10 février 1921, Le Messager Eudois publie un court article sur la visite des conscrits eudois au cimetière (sans discours), mais également un long article sur celle des conscrits Tréportais au cimetière.
Voici le texte du discours prononcé vendredi matin, au cimetière, par Léon Gournay, au nom des conscrits de la classe 21 :
"Messieurs,
Mes chers camarades,
Fidèles à une chère tradition, les conscrits du Tréport viennent se recueillir au milieu de ces tombes.
Aux heures graves de la vie, ne semblent-il pas qu’un besoin impérieux nous pousse et nous guide vers ceux qui nous ont précédés et qui dorment à jamais, dans l’anonymat de la mort, leur éternel sommeil.
C’est près d’eux que nous venons prendre conscience de nous-mêmes. Nous venons aussi invoquer leur souvenir, nous inspirer de leurs exemples et leur réclamer des conseils.
Ici, nous venons prendre conscience de nous-mêmes. Hier encore, nous étions des enfants ; aujourd’hui, la Patrie qui nous rassemble autour du même drapeau, vient de faire de nous des homes, des soldats, des citoyens. L’insouciance des jeunes années s’est dissipée comme un nuage que pousse un vent léger ; nous sentons désormais le poids de notre responsabilité, de nos devoirs ; demain nous aurons l’insigne honneur de porter les armes.
Nous venons invoquer leur souvenir. Immortel souvenir de tant de héros qui tracèrent de leur sang généreux les plus belles pages de notre Histoire nationale et qui sont venus, après tant de batailles, reposer en paix dans ce cimetière du Tréport ; beaucoup d’autres sont restés là-bas, ensevelis les armes à la main, dans cette terre reconquise qu’ils semblent défendre encore.
Inspirons nous de leurs exemples. Soyons disciplinés comme ils le furent, obéissants comme eux, tenaces et patients, entraînés et forts ; demandons leur le secret de ces vertus guerrières qui font la gloire de notre race. Qu’étaient-ils à la veille de la Grande Guerre ? Ce que nous sommes aujourd’hui : des employés, des ouvriers, des artisans.
Le tocsin, du haut des clochers, s’élance à travers la ville et la campagne, les voilà debout, le cœur frémissant, courant aux armes. Dans leur sang généreux, où elles sommeillent, se réveillent toutes les qualités du soldat de France. Qualités patiemment acquises par les générations d’ancêtres, transmises et fortifiées au cours des siècles.
Réclamons-leur enfin des conseils. Ils nous répondront du fond de leur tombe ; ils nous diront, avec la voix de l’âme, comment ils surent vaincre, comment ils surent mourir. Ils nous diront que par leur sacrifice, ils nous ont acquis un territoire à garder. Que notre tâche, à nous, sera plus facile, mais qu’il nous faudra veiller, sur les rives du Rhin, à ce que l’Allemand mette à notre disposition ses forces industrielles, commerciales et économiques, qu’il répare les ruines de nos provinces dévastées, qu’il nous apporte son or pour les veuves, les orphelins, les mutilés ; qu’il nous donne tout cela à l’heure et de la façon que nos chefs l’exigent, ou alors nous pour lui des fusils et des balles, des canons et des obus et que nous saurons nous en servir, car le Français est décidé à maintenir la force à la hauteur du Droit.
Et maintenant, mes chers Camarades, inclinons respectueusement et bien bas notre drapeau sur ces tombes, emportons leur souvenir dans ses plis tricolores et que toujours pour nous il demeure « l’image de la France » et le « Symbole de l’Espérance », comme le chantaient nos soldats devant l’ennemi, aux heures critiques de la Grande Guerre."
M. le Maire répondit, en termes aimables, félicitant les jeunes gens de la classe 21 des sentiments qui les animent et leur donnant quelques utiles conseils.
Puis nos conscrits se rendirent à la tombe de leur camarade, André Alison, où Marcel Cocard, vice-président de la classe 21, prononça ces paroles :
"Mes Chers Camarades,
Il est de coutume, au matin du conseil de révision, de venir, dans la vieille nécropole tréportaise, saluer la dépouille de celui ou ceux de notre âge qui sont décédés. Nous n’aurions pas voulu manquer à cette tradition. Car cette année, hélas ! comme les années précédentes, il y a un vide dans les rangs de la classe appelée sous les drapeaux. C’est pourquoi nous sommes aujourd’hui rassemblés par un pieux pèlerinage devant la tombe d’André Alison, dont la mort, il y a deux ans, brisa prématurément la carrière.
Ce que fut André Alison, vous le savez comme moi, mes chers camarades, et point n’est besoin de vous rappeler longuement son souvenir, toujours vivant dans nos mémoires et dans nos cœurs. Nous garderons de lui l’exemple qu’il nous donnait du travail et de l’assiduité.
Nous ne doutons pas que, s’il avait vécu, il aurait répondu avec empressement à l’appel du pays, et nous puiserons dans son souvenir la force et le courage de faire, sans rechigner, notre devoir.
Que nos fleurs et nos pensées soient le garant de la durable amitié que nous conservons à André Alison et que sa famille reçoive le nouveau témoignage de notre sympathie bien vive !
Répétons tous, mes Chers Camarades, ces mots qu’il eût, de tout cœur, avec nous prononcés, et qu’ils résument tous nos vœux :
- Vive la Classe 21 !
- Vive le Tréport !
- Vive la France !"
M. Vigné, président des Anciens Combattants, répondit en ces termes :
"Mes chers amis,
En venant porter au cimetière une couronne en mémoire de nos glorieux Morts, vous avez donné un bel exemple d’union et de franche camaraderie, et il appartenait au Président des Anciens Combattants de la Grande Guerre de remercier et de féliciter les jeunes soldats de la classe 21.
Avant d’entrer dans la grande famille militaire française, vous avez tenu à apporter ici un souvenir ému à nos chers et glorieux morts.
Vous venez demander à ceux qui ne sont plus, à ceux qui, généreusement, ont tout donné à la Patrie ; leur intelligence, les forces de leur corps, leurs souffrances, et jusqu’à leur sang et leur vie, vous venez leur demander, à ces héros, de soutenir vos jeunes forces et de vous inspirer des sentiments profonds qui doivent vous stimuler.
Vous avez besoin de courage, d’abnégation, d’esprit militaire. Pensez à ceux qui ont tout donné. Imitez-les en servant la France avec honneur, avec amour.
Vous n’aurez pas, comme eux, à faire l’ultime et sanglant sacrifice ; c’est notre conviction, c’est surtout notre ferme espérance. Puissions-nous ne jamais revoir de telles horreurs, ni nous, ni nos enfants !...
Pourtant, mes chers amis, votre passage à la caserne sera pour vous, si vous le voulez, l’occasion de fortifier votre corps, en même temps qu’il fortifiera votre caractère et vous aidera à mieux comprendre le but de votre vie, qui est pour vous l’accomplissement de vos devoirs de bons citoyens et de chefs de famille sérieux, travailleurs, énergiques et dévoués.
Si vous le voulez, je le répète, vous puiserez ces solides vertus dans l’enseignement militaire.
Chers amis, nos vœux vous accompagnent.
Votre visite au cimetière, en mémoire de nos grands morts, vous honore. Je tenais à vous le dire, et je vous en remercie au nom des Anciens Combattants."
Enfin, au monument des Anciens Combattants de 1870, Marcel Cocard lut le discours qui suit :
"Messieurs,
Continuant la tradition, les jeunes gens de la classe 21 viennent, comme leurs aînés l’ont fait avant eux, déposer au pied de ce monument, une couronne, pieux et respectueux hommage aux Tréportais tombés au champ d’honneur, en défendant la Patrie, le Droit et la Liberté.
Nos grands anciens, qui ont porté si vaillamment le drapeau français en 1870-71, n’ont cédé qu’à la force. Ils ont résisté longtemps, avec le plus grand courage et la plus grande ténacité, et ils ont pu, tout au moins, atténuer le désastre.
Depuis, la France républicaine, gardant au flanc sa blessure, travaillait aux œuvres de paix et conservait son rang à la tête des nations. Elle n’oubliait pas les provinces qui lui avaient été arrachées ; mais elle ne voulait pas les reprendre par la force des armes : c’est de la Justice et du Droit qu’elle attendait leur retour à la mère-patrie.
Cependant, le vainqueur de 1871 avait des visées ambitieuses : prêt à la guerre, dans sa folie de domination universelle, il déchaîna la brutale agression de 1914.
La France releva le défi, s’organisa pour la résistance, laissa à ses alliés le temps de constituer leurs armées, et ce fut la défaite du Boche, qui dut venir implorer de notre générosité l’armistice qui le sauva de la capitulation.
Mais il avait fallu, avant de réduire l’ennemi à merci, plus de cinquante mois d’efforts gigantesques, de courage inébranlable, de résistance sans limite à la fatigue, à la souffrance.
Cette vaillance, cette fermeté, cette endurance allant jusqu’au-delà même du possible, rendront à jamais illustres dans l’Histoire nos anciens : les Poilus de la Grande Guerre !
Auprès du leur, notre rôle sera modeste : il aura cependant son utilité ; sur le Rhin, en Orient, partout où cela sera nécessaire, nous aurons à affirmer la volonté de la France de ne pas se laisser enlever les fruits d’une victoire si chèrement achetée. Nous comprenons le devoir qui va nous incomber : nous saurons le remplir.
- Monsieur le Maire,
- Monsieur le Président des Anciens Combattants de 1871-71,
- Monsieur les Président des Anciens Combattants et Mobilisés de la Grande Guerre,
- Messieurs,
Les jeunes gens de la classe 1921 vous remercient de leur avoir fait l’honneur de les accompagner dans leur manifestation ; ils n’oublieront pas le bienveillant intérêt que vous avez témoigné. Ils vous promettent de se conduire en bons Tréportais, désireux de faire honneur à leur ville natale et de s’efforcer de se montrer, en toutes circonstances, dignes de leurs glorieux aînés et des hauts exemples qu’ils leur ont donnés."
Ajoutons que de jolies couronnes furent déposées au cimetière, sur la tombe d’André Alison et au Monument des Anciens Combattants par la classe 21.