Vous êtes ici : Accueil > Parcours de "Poilus" > Jules Martin, itinéraire d’un officier originaire de Gamaches
Publié : 30 septembre 2015

Jules Martin, itinéraire d’un officier originaire de Gamaches

Les photos illustrant cet article ont été prises par Marcel Laigle, le meilleur ami de Jules Martin. Elles nous ont été envoyées par Guy Jamin, le petit-fils de Marcel Laigle.

Mise à jour de l’article le 30 septembre 2015 avec de nouvelles photos et un album.

La jeunesse de Jules Martin

Jules Odon Félix Martin est né à Gamaches le 2 avril 1875 dans une famille de la classe moyenne. Son père, Odon Martin, est horticulteur et sa mère, Coralie Martin, est libraire. Dans les années qui suivent, son père met ses terres en fermage et déménage en région parisienne. C’est là que Jules Martin termine sa scolarité en obtenant la première partie du baccalauréat es Lettres. Il parle également l’Anglais, ce qui est plutôt rare pour l’époque.

Jules Martin au moment de son engagement

Un engagé volontaire qui gravit les échelons de la hiérarchie militaire

Le 9 novembre 1894, il devance l’appel et s’engage pour quatre ans dans l’armée au bureau de recrutement de la mairie de Vanves. Il est envoyé à Angers où il est affecté au 135ème régiment d’infanterie. Il gravit rapidement les échelons et atteint le grade de sergent fourrier en décembre 1895. Son dossier militaire de l’époque le décrit comme un homme athlétique et de grande taille (1,83m) au caractère bien trempé et d’humeur égale. Ses supérieurs déplorent cependant une certaine timidité. Il se réengage pour trois ans en juin 1898 et reste dans le même régiment où il est très apprécié. Il décide aussi à cette époque de devenir officier et passe le concours d’entrée à l’école de Saint Maixent qu’il intègre en 1899. Il fait partie des meilleurs élèves de sa promotion et quitte l’école en avril 1900 en étant classé 19ème sur 307. Ses enseignants pensent qu’il «  il fera un très bon instructeur fanatique, zélé et consciencieux. [Il a] beaucoup de vigueur, d’énergie et d’entrain dans le commandement. [Il a] du coup d’œil et de l’initiative sur le terrain » ainsi qu’un « excellent esprit militaire. » (d’après les appréciations du relevé de note de l’école de Saint-Maixent en 1900).

Il est affecté au 101ème Régiment d’Infanterie stationné à Dreux et à Saint-Cloud avec le grade de sous-lieutenant. Il est promu lieutenant en 1902. Il se marie à Angers le 27 avril 1905 avec Léontine Bidault née à Saumur le 1er janvier 1879. Son père est propriétaire d’un magasin de nouveautés à Angers et il semble jouir d’une certaine aisance, d’après l’enquête de moralité effectuée en mars 1905. Son patrimoine est estimé à 270000 Francs et il a prévu de verser une dot de 60000 Francs pour le mariage de sa fille (à titre de comparaison, un ouvrier qualifié gagne à cette époque entre 1000 et 1500 Francs par an). Le premier enfant du couple, Cécile, nait à Angers le 16 août 1906.

Le lieutenant Martin en 1905
Le lieutenant Martin et son épouse au Parc Monceau (août 1905)

Il est promu professeur adjoint de morale à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr par une décision ministérielle du 21 août 1908 et exerce cette charge entre octobre 1908 et avril 1911. Ses supérieurs font régulièrement part de leur satisfaction en décrivant en 1910 « un officier intelligent et travailleur très dévoué à son service » et en insistant sur ses aptitudes au commandement. Ces appréciations élogieuses lui permettent d’être promu capitaine mars 1911. Il est muté au 104ème Régiment d’Infanterie d’Argentan où il prend le commandement de la 1ère Compagnie au début du mois d’avril 1911. Cette année est également importante d’un point de vue personnel avec la naissance de sa seconde fille, Eliane, le 13 novembre à Argentan.

Il s’intègre très bien au 104ème RI où il est décrit par le colonel Drouot, commandant le régiment « comme un officier vigoureux, énergique ayant un grand sens du terrain et de la manœuvre, commandant son unité avec tact et autorité. »

Avec le 104ème RI dans la Première Guerre mondiale

En août 1914, quand la guerre éclate, il commande toujours la 1ère compagnie du 1er bataillon sous les ordres du commandant Forcinal. Le 104ème RI est d’abord déployé en Belgique où il participe aux combats d’Ethe et du ravin de la Tonne les 22 et 23 août 1914. Malgré une résistance acharnée, il subit à cette occasion de très lourdes pertes et doit faire retraite face à l’avance allemande jusqu’au 7 septembre 1914. Parti des environs de Charleroi il se retrouve à Sainte Menehould. Le 104ème est ensuite évacué sur Paris et participe à la bataille de la Marne en septembre et octobre 1914 et poursuit son offensive dans la région de Pontoise où les Allemands percent le front le 16 septembre 1914. Les 1er et 2ème bataillons doivent se replier sur la ferme du Mériquin. Des forces quatre fois supérieures les entourent. Le chef de bataillon Forcinal commande la défense et tient tête à l’ennemi pendant 8 heures. A la nuit tombante, les deux bataillons reculent sur Bellefontaine : de nombreux blessés sont faits prisonniers et le commandant Forcinal, très gravement blessé doit être amputé d’une jambe. Le capitaine Martin le remplace à la tête du 1er bataillon.
Il est fait chevalier de la Légion d’Honneur le 23 octobre 1914 et est cité à l’ordre du régiment le 2 novembre 1914 : « A fait preuve du plus grand courage au cours du combat du 22 août [combat au village d’Ethe]. A maintenu sa compagnie sous un feu des plus violents et a permis ainsi au chef de bataillon de préparer la défense immédiate d’un village. S’est depuis particulièrement distingué dans le commandement de son bataillon. »

Entre octobre et décembre 1914 le front se stabilise et les soldats s’enterrent dans les tranchées pour tenir le terrain. C’est le début de la guerre de position qui va durer jusqu’au printemps 1918. Le régiment est déployé en Picardie dans le secteur de Dancourt et de Popincourt. Le capitaine Martin a été chargé à cette occasion d’organiser la défense des tranchées de Popincourt. Voici ce que le lieutenant-colonel Beringer, commandant du 104ème RI, écrit à son sujet en janvier 1915 : « extrêmement brave, d’une superbe attitude au feu, commandant devant l’ennemi comme sur le terrain d’exercice, il jouit d’un très grand ascendant sur ses cadres et ses hommes. C’est un chef… » Ces appréciations très élogieuses lui permettent d’être promu chef de bataillon à titre temporaire le 11 janvier 1915.

Après une période de repos en janvier 1915, le 104ème RI est envoyé en Champagne et participe à la grande offensive lancée par l’armée française à l’hiver 1915. Le nouveau champ de bataille du 104ème est situé à proximité de Perthes les Hurlus. Les tranchées françaises, mal protégées, sont situées à une centaine de mètres des tranchées allemandes. Les Allemands repoussent les attaques françaises et nos troupes subissent de lourdes pertes dues notamment à des tirs d’artillerie très violents. A l’issue de ces combats, le commandant Martin est cité à l’ordre de la 4ème Armée le 29 mars 1915 : « A conduit son bataillon avec une bravoure et une crânerie des plus remarquables. Chargé dans une attaque d’enlever des tranchées ennemies situées à courte distance, a procédé lui-même sous le feu à toutes les reconnaissances nécessaires. L’attaque ayant échoué sous un feu d’artillerie violent, a demandé spontanément à la recommencer sans délais. »

La zone d’opérations du 104ème RI en 1915

A partir de la fin mars 1915, le régiment est déployé le long de la Suippe dans le secteur d’Auberive et de Saint Hilaire le Grand. Il va y rester cinq mois. La présence au front alterne avec des périodes de repos à Mourmelon le Grand. Le haut commandement prépare la seconde offensive de Champagne et ordonne de renforcer les tranchées françaises et de creuser de nouveaux boyaux en direction des lignes allemandes pour diminuer la distance que les soldats devront parcourir au moment de l’assaut. Cette phase de travaux est émaillée par des coups de mains précédées par des tirs d’artillerie courts et rapides.

La zone d'opérations de St Hilaire le Grand en septembre 1915
La zone d’opérations de St Hilaire le Grand en septembre 1915.
Cliquez pour agrandir cette image

Le 25 septembre 1915, après quatre jours de bombardements intensifs, le 104ème RI se lance à l’assaut des positions allemandes dans le secteur d’Auberive sur Suippe et de Saint Souplet. Malgré une résistance acharnée des Allemands et de très lourdes pertes, les Français parviennent à percer le front dans la région de Saint Souplet et de Somme Py. Très éprouvé, le 104ème est envoyé au repos à Saint Hilaire le Grand le 26 septembre. Le 29 septembre, le régiment repart vers le Nord de Saint Hilaire en direction des bois de la Raquette et du Volant. Il a pour mission de nettoyer les tranchées et de prendre le contrôle du terrain reconquis pendant l’offensive des jours précédents. Le commandant Martin participe à cette opération et est tué d’une balle au bas ventre au cours d’une escarmouche. Il sera inhumé dans le cimetière de l’usine électrique de Saint Hilaire le Grand. La citation à l’ordre du Régiment du 10 octobre 1915 rappelle son rôle dans les mois précédents : « A préparé en détail et avec le plus grand soin, l’opération ordonnée à six compagnies placées sous son commandement (construction d’une tranchée avancée). A exécuté des reconnaissances périlleuses en vue de cette opération. A dirigé ces travaux avec un sang froid et une activité remarquables. A assuré pendant plusieurs jours la liaison la plus intime entre son détachement et l’artillerie du secteur. »

Son épouse semble avoir été avisée du décès le 3 novembre 1915. Déclaré « Mort pour la France » avec la mention « tué à l’ennemi », le commandant Martin a été inscrit sur le monument aux morts d’Argentan, la ville où résidait sa famille en 1915. Son nom est également gravé sur les plaques commémoratives de l’église de Gamaches.

Sources

- Dossier personnel du commandant Martin – Service Historique de la Défense – Vincennes – cote 5YE 102709
- Journal de Marche et d’opérations du 104ème RI – Service Historique de la Défense – Vincennes – cote 26N675
- Photographies issues de la collection de Monsieur Guy Jamin

Album photo